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… ou l’histoire trop peu connue d’un certain « Docteur Courage ».

 Dans les années 1950-1980, un médecin généraliste français est parvenu à mettre au point un traitement personnalisé pour survivre à l’ingestion de la « tueuse », je veux parler du champignon le plus redouté d’entre tous, la sinistre Amanite phalloïde, dont l’évocation seule suffit à glacer n’importe quelle assemblée de solides mycophiles-mycophages coureurs des bois ! On l’appelle aussi souvent « Le calice de la mort », c’est tout dire !

Rappelons que, parmi les milliers d’espèces de champignons recensées un peu partout dans le monde, seule une cinquantaine d’entre elles environ contiennent des toxines graves pour l’homme et sont responsables d’empoisonnements notoires. Toutes ces intoxications ne sont pas fatales, Dieu merci ! mais pour trois d’entre elles en tout cas, et que l’on côtoie couramment dans nos forêts, le pronostic vital serait largement engagé en cas d’ingestion accidentelle, comme aiment à nous prévenir d’un air navré mais définitif les dignes représentants d’Esculape.

Il s’agit principalement de l’Amanite phalloïde (Amanita phalloides), de l’Amanite vireuse (Amanita virosa) et de l’Amanite printanière (Amanita verna).

 

Amanita-virosa

amanite-printanière

 

 

 

 

 

 

                                                       De gauche à droite : Amanite phalloïde, vireuse et printanière.

L’empoisonnement à l’amanite phalloïde provoque une intoxication largement décrite par le Docteur Pierre Bastien et qui se déroule en quatre phases :

1. Pendant 6 à 24 h (12 en moyenne), le patient ne ressent aucune douleur : c’est le classique et redoutable « syndrome tardif », la phase la plus tragique.

2. Surviennent ensuite une forte gastro-entérite avec des nausées, des vomissements et une intense sudation. C’est la phase de la déshydratation.

3. De 36 à 72 heures après la consommation, survient l’hépatite toxique.

4. De 3 à 5 jours plus tard, l’intoxication évolue très rapidement jusqu’à son terme final.

 Une « dégustation » mortelle

Le nom de cet authentique héros, (n’ayons pas peur des mots) : le Docteur Pierre Bastien, est hélas encore à ce jour trop méconnu par la majorité d’entre nous. Pourtant son courage et son « sacrifice » désintéressé mériteraient d’être bien plus largement évoqués et publiés tant ils inspirent le respect.

Car le Docteur Bastien, pour aider généreusement ses contemporains (on estime qu’il en avait déjà sauvé une bonne quinzaine entre 1957 et 1969), n’a pas hésité à aller au bout de son idée prometteuse et à se mettre lui-même gravement en danger en ingurgitant, lors de trois séances successives, des doses importantes de ce champignon mortel.

Pourtant sa méthode une fois divulguée ne lui apportera aucune reconnaissance, ni chez les médecins, ni chez les chercheurs, ni chez les responsables des centres antipoisons, ni dans les laboratoires pharmaceutiques. Sans doute frustré par le silence de ses pairs et décidé à prouver au monde médical qu’il est parvenu à trouver l’antidote aux champignons toxiques, il décide de frapper un grand coup en se promettant bientôt de déguster lui-même « la belle empoisonneuse ».

Par trois fois donc, le Docteur Pierre Bastien sert de cobaye vivant pour tester sa propre méthode qu’il a échafaudée et développée patiemment et que l’on désigne aussi désormais sous le terme de « Protocole Bastien ».

 

Au péril de sa vie…

En 1971, assez découragé également de voir que tous les malades intoxiqués par des Amanites phalloïdes, et qui sont morts après hospitalisation, n’avaient pas reçu son traitement pourtant publié dans les Annales médicales de Nancy, il tente une première expérience sur lui-même « pour convaincre » comme il dit, en consommant sans sourciller l’ennemie publique No. 1, soit la perfide phalloïde. Son témoignage, après le test, est poignant : « Comme on ne me prenait pas au sérieux, j’ai décidé d’apporter la preuve qu’en mangeant ce poison mon traitement était parfaitement efficace. Mais j’avoue que j’ai négligé de prendre, en même temps, de la vitamine C. Je m’en suis bien sorti, mais j’ai été victime d’une hépatite qu’il fallut soigner a posteriori ».

Trois ans plus tard, en 1974, il tente une deuxième expérience, bien qu’il soit sorti fragilisé de son premier test à cause de l’hépatite contractée. Déterminé à convaincre ses détracteurs, il convoque un huissier et, en sa présence, le 22 septembre 1974 à 12h.30 précises, il cuisine puis avale 4 amanites phalloïdes (soit environ 60 g, alors qu’en général 40 g de ce poison suffisent pour mourir). Mais il faut noter que, la veille et et le matin de l’expérience, il a pris soin de prendre préventivement 2 antiseptiques intestinaux, l’Abiosine et l’Ercéfuryl.

Près de 12 heures plus tard, les premiers symptômes apparaissent :  douleurs caractéristiques dans l’abdomen et grande fatigue physique générale (que l’on nomme aussi asthénie). Une heure plus tard, il est pris de très fortes diarrhées qui dureront toute la nuit. Trois heures après, il se fait une injection de vitamine C en intraveineuse et reprend les deux antibiotiques déjà cités. Il se rend ensuite au centre antipoison de Nancy au volant de sa propre voiture (!!) afin de recevoir, pour éviter toute déshydratation, 7 litres de divers sérums pendant 24 heures. Il sort de l’hôpital quelques jours plus tard, éprouvé et bien amaigri, mais vivant et totalement guéri !

En mai 1975 le traitement est enfin diffusé en Europe dans les Documents Scientifiques Guigoz à Lausanne.

Sa troisième expérience est la plus célèbre : elle a lieu en septembre 1981 à Genève devant la presse internationale. Cette fois, il décide d’augmenter la dose : 70 g d’amanites ! Et s’en sort indemne, déclarant modestement ; « Je voulais prouver au monde entier que mon truc marchait. Je n’ai jamais fait cela pour la gloire ».

En 1985, le Docteur Bastien publie un livre témoignage intitulé J’ai dû manger des amanites mortelles (Ed. Flammarion – La Maison Rustique). Bastien-Pierre-J-ai-Du-Manger-Des-Amanites-Livre-846720231_ML

Puis, en octobre 2000, soit près de 3o ans plus tard, le « Protocole Bastien » est enfin mentionné sur le site officiel de l’Ordre des médecins. (www.conseil-national.medecin.fr/).

 

Qu’en reste-t-il aujourd’hui ?

De nos jours, aucune preuve formelle n’a établi que le protocole Bastien était un remède miracle, peut-être tout simplement parce qu’il n’y a pas vraiment de remède miracle en médecine.

Première difficulté, quand les premiers symptômes se manifestent, il est souvent bien difficile d’avaler quoi que ce soit, car les malades sont pris de vomissements aigus les empêchant précisément d’absorber des médicaments par voie orale, y compris ceux préconisés par le Dr. Bastien.  La seconde c’est que nous sommes tous inégaux devant une telle intoxication et devant les champignons aussi. En effet, une personne en bonne santé, une force de la nature comme on dit, et d’âge adulte, sera beaucoup moins sensible qu’une personne âgée, un enfant, ou, pire, une personne souffrant d’une autre pathologie comme le diabète p. ex., ou d’autres souffrant déjà d’hépatite chronique. De même  il paraîtrait que les Amanites ne contiennent pas toutes la même dose de poison, dont la teneur peut varier sensiblement selon les secteurs de récolte, la nature du sol, ou encore le taux d’hygrométrie du champignon. Difficile donc de connaître avec exactitude la dose de poison ingurgité, que ce soit dans le cas des trois intoxications volontaires du Dr. Bastien tout comme lors d’intoxications accidentelles, comme cela se produit hélas chaque année. D’autant qu’il paraît que peu ou pas de laboratoire n’est en mesure ou ne veut effectuer les analyses pour doser cette teneur en phalloïdine.

On discute aussi du remède Bastien, concernant notamment l’utilisation de la vitamine C dans le protocole, sur ce forum : http://forums.futura-sciences.com/archive/index.php/t-6468-La-vitamine-C…-ses-effets….html

Toujours est-il qu’à 81 ans en 2005, malgré ses trois intoxications volontaires, le Docteur Pierre Bastien se portait toujours bien. Il est décédé un an plus tard dans sa maison de Remiremont dans les Vosges. Après avoir défrayé la chronique dans la presse française et étrangère il y a quelques années, il vivait paisiblement retiré des médias. Il se disait fatigué, mais satisfait de son combat. Satisfait et convaincu d’avoir œuvré pour sauver des vies humaines et certain que des vies seront encore sauvées à l’avenir si l’on applique simplement son traitement, qui serait selon lui « de toute façon inoffensif et très peu coûteux ». (Propos recueillis un an avant sa mort).

C’était un passionné qui s’intéressa aux champignons plus en tant que mycophile que comme véritable mycologue. Catholique très croyant, il a écrit un livre sur ce sujet : « Jésus l’effroyable tragédie » en octobre 2002. Si son âge avancé pouvait laisser supposer qu’il avait plutôt bien surmonté physiquement ses trois épreuves toxicologiques, cette dernière publication prouve qu’il avait en plus conservé toute sa lucidité.

 

En cas d’ingestion : agir très vite !

Dans une intoxication de type phalloïdienne, l’important réside dans la précision du diagnostic médical initial et surtout dans la rapidité du traitement appliqué. L’admission dans un centre antipoison est indispensable, quel que soit le protocole thérapeutique qui sera administré (site Internet : www.centres-antipoison.net). La médecine a fait de grands progrès dans ce domaine. Les greffes de foie se pratiquent avec succès et depuis 1989 ou un seul cas de mortalité a été enregistré au Centre antipoison de l’hôpital Fernand-Widal à Paris. 


Conseil en cas d’accident :
Lorsque des symptômes d’empoisonnement (vomissements et/ou diarrhées) apparaissent plus de 6h après l’ingestion d’un plat de champignons, il peut y avoir danger de mort. Il faut donc immédiatement appeler un médecin, qui dirigera le patient vers le centre antipoison le plus proche.
En attendant, il n’est alors pas interdit de demander l’application du protocole du Dr.Bastien qui consiste en une injection intra-veineuse de 1g. de vitamine C, l’absorption, par voie buccale de 2 comprimés de Neomycine et de 2 gélules de Bacifurane (Ercefuryl ou d’un médicament générique correspondant), puis il faut faire surveiller les transaminases dans le sang par un médecin.
Ces médicaments doivent être pris 3 fois par jour pendant 2 jours minimum et dans le même temps pour calmer les vomissements, il faut également injecter du Primperan en intra-veineuse. En aucun cas il n’est affirmé que ce traitement est le seul suffisant. Il faut donc s’en tenir aux avis médicaux qui seront prescrits, suivant les différents cas, les doses de poisons absorbés, le temps d’incubation, etc. 

Le Docteur Bastien a montré qu’en appliquant son protocole, c’est-à-dire en absorbant les antiseptiques intestinaux de façon préventive, avant d’ingérer des quantités élevées d’amanites, puis en continuant le traitement avant que le foie ne soit trop atteint, il est parvenu à trouver un antidote à leur toxicité. Il ne faut cependant pas oublier que les personnes intoxiquées par ces champignons ne prennent eux aucune disposition particulière avant de partir faire leur cueillette !

Voilà pourquoi il est nécessaire, avant de consommer le produit de sa récolte, d’aller la faire examiner par un pharmacien qualifié ou une société mycologique, qui diront si les champignons ramassés sont, ou non, comestibles.

Pour info : Au niveau statistique, en France, du 1er juillet au 28 octobre 2013 (soit en quatre mois), l’Institut de veille sanitaire a enregistré 957 cas d’intoxication aux champignons, dont 15 graves et 3 décès, tous dus aux amanites. Dans le monde, on dénombre en moyenne une centaine de victimes.

 

Sources pour cet article :

• Patrick Laurent, président de la Société Mycologique des Hautes-Vosges. http://www.smhv.net/myco-toxicologie.ws

« Les Champignons de santé et de longévité »  –  Jean-Claude Secondé  (Ed. Grancher).

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A voir également pour votre information :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Discussion:Pierre_Bastien_(médecin)